Tunisie
Arts
Mosaïques, calligraphie et peinture
En bref
Au musée du Bardo : une des plus belles collections de mosaïques romaines au monde • L’islam proscrit la représentation d’êtres humains, et freine l’essor de la peinture • Dans le sillage de Paul Klee, des artistes tunisiens commencent à émerger.
Les mosaïques romaines
Superbement conservées, et pour la plupart déplacées au musée du Bardo, à Tunis, elles justifient à elles seules la visite de cet ancien palais beylical. Il abrite en effet la plus belle et la plus riche collection du Maghreb de mosaïques romaines. Ces mosaïques proviennent de tous les sites recensés. Elles représentent des parties de chasse, des triomphes de Bacchus, des catalogues de poissons. Parmi les plus célèbres aussi, celles où figurent le poète Virgile, ou le navigateur Ulysse, attaché à son mat par ses marins pour ne pas succomber au chant des sirènes de Djerba (scène inspirée de l’Odyssée d’Homère).
La calligraphie
L’islam proscrit formellement la représentation d’êtres humains, caractéristique des sociétés idolâtres. Aussi, la peinture figurative ne s’est développée que très tardivement, au début du XXe siècle. Les artistes arabes ont trouvé dans la calligraphie (l’écriture du nom de Dieu et des versets du Coran) un dérivatif et ont multiplié les chefs-d’œuvre visibles dans les musées (parchemins) et dans les mosquées.
La peinture
Le mythe de Carthage, raconté dans l’Enéide de Virgile, a fasciné les peintres, qui ont trouvé dans ce matériau littéraire une source inépuisable d’inspiration. L’Anglais William Turner (XIXe siècle), a mis en scène la construction de Carthage par Didon (Didon construit Carthage, National Gallery, Londres). Le Français Claude Lorrain a fait de même (Didon à Carthage, Kunstalle, Hambourg). L’Allemand Paul Klee, à la recherche de la lumière, s’est laissé envoûté par le charme de la Tunisie (1914) et du village côtier de Sidi Bou Saïd, perché en haut d’une colline avec ses maisons blanches et bleues surplombant la mer d’azur. Subjugué, il glisse de l’expressionnisme vers l’art abstrait et peint certaines de ses plus belles toiles à son retour en Europe. Les artistes tunisiens, affranchis des canons traditionnels, ont commencé à émerger dans les années 20-30. Les plus talentueux et reconnus sont Ali ben Salem et Moncef ben Amor, mi-figuratifs, mi-abstraits. Mais la création picturale tunisienne souffre du manque d’intérêt des pouvoirs publics et de l’absence d’un véritable marché de l’art : il n’existe pas de musée dédié à l’art contemporain en Tunisie et il est difficile d’exposer, car les galeries sont peu nombreuses.
Six œuvres emblématiques
Sarcophages en marbre de deux princes carthaginois, IVe siècle av. JC, musée de Carthage.
Amulettes puniques, masques en pâte de verre, IIIe siècle av. JC, musée de Carthage.
Lions dévorant un sanglier, mosaïque romaine, milieu du IIe siècle, Thysdrus ( El Jem), musée d’El Jem.
Virgile et les deux muses, mosaïque romaine, début du IIIe siècle ap. JC, musée du Bardo.
Vénus se préparant au bain, mosaïque romaine de style “impressionniste antique”, environ 240 ap. JC, musée de Makthar.
Baptistère de Kélibia, recouvert de mosaïques paléochrétiennes, VIe siècle ap. JC, musée paléochrétien de Carthage.
Musique
En bref
Une spécialité arabo-andalouse : le malouf • Les artistes populaires ont donné ses lettres de noblesse à la chanson tunisienne • Toutefois la Tunisie est en retrait dans le domaine musical.
La musique orientale, en Tunisie, est omniprésente. Mais il ne faut pas s’y tromper : la plupart des tubes, diffusés à la radio ou repris dans les mariages, sont égyptiens (Oum Kalsoum, Mohamed Abdelwahab). Parmi les styles tunisiens savants et popularisés, la variété la plus intéressante est sans conteste le malouf. Cette musique traditionnelle arabe, à base de violons, de flûtes (le naï), de luths (le ‘oud), de cithares et de chant, s’est développée d’abord en Andalousie, puis, s’est acclimatée en Tunisie et a évolué profondément à partir des XIVe et XVe siècles, pour donner un genre tout à fait original. Le baron d’Erlanger, musicologue et mécène tombé fou amoureux du village de Sidi Bou Saïd, a consacré sa vie à l’étude de la musique arabe, dont le malouf. Son palais, devenu un centre des musiques arabe et méditerranéenne, abrite ses collections d’instruments traditionnels.
La chanson populaire tunisienne compte quelques grands noms. Les précurseurs, sous le protectorat et aux lendemains de l’indépendance, sont devenus des classiques. On peut citer Khémaies Ternane, le compositeur et chanteur Ali Riahi et la chanteuse Saliha, dont les mélopées résonnent encore dans les ruelles de la médina. Mais, comme ailleurs, la chanson de variété, mélange de guimauve occidentale et orientale, a ensuite envahi le marché. Elle ne présente guère d’intérêt.
La création contemporaine peut se résumer à deux auteurs. D’un côté, Lotfi Bouchnak, très en vogue actuellement, se pose en héritier des chansonniers du passé. Son dernier tube, “ya bent el halfaouine”, a été fredonné par tout le pays. De l’autre, Anouar Braham. Compositeur plus classique, il excelle dans la fusion entre le jazz et les instruments traditionnels tunisiens. Cet artiste exigeant, dont les productions se vendent bien en Europe, a aussi réalisé de nombreuses musiques de films. Cependant, à la différence de l’Algérie voisine, qui a su exporter et vendre sa musique – le raï – la Tunisie se situe nettement en retrait sur la scène musicale arabe et internationale.
Architecture
En bref
Peu de vestiges carthaginois mais de superbes sites romains • Mosquées, remparts fortifiés et médinas témoignent de la splendeur de la civilisation arabe • Tunis, capitale en pleine mutation, se modernise et s’étend.
L’Antiquité
Les monuments de l’époque carthaginoise sont rares : l’orgueilleuse rivale de Rome a été détruite et rasée. Il est cependant possible d’admirer les vestiges de la ville de Kerkouane, au Cap Bon et le splendide mausolée libyque de Dougga. Les constructions de l’époque romaine sont beaucoup mieux conservées. Les ruines de Carthage, à voir cependant (parc des villas romaines, théâtre antique, thermes d’Antonin), sont moins spectaculaires que celles des cités de l’intérieur. Joyau méconnu, Bulla Regia, dans le nord, au milieu des steppes : particularité étonnante, les riches patriciens ont aménagé de superbes villas souterraines (IIe siècle ap. JC), restées en bon état. Autres sites à ne pas rater : Dougga, la ville sans doute la mieux conservée, avec son monumental capitole ; Sbeïtla et son arc de triomphe, El Jem (Thysdrus), et son amphithéâtre ; enfin Zaghouan, avec le temple des eaux, construit vers 130 par l’empereur Hadrien, point de départ de l’aqueduc qui alimentait en eau la ville de Carthage. La plupart des ornements des sites, mosaïques et statues, ont été déplacés au musée du Bardo.
L’habitat berbère
Il ne subsiste guère de traces de l’habitat traditionnel berbère, hormis dans quelques villages typiques du sud. A Matmata, d’anciens refuges souterrains sont devenus des maisons troglodytes, toujours occupées. Et à Medenine, des greniers à grains en argile, agencés en arc de cercle, peuvent faire jusqu’à six étages. Malheureusement, beaucoup de ces ghorfas, modernisation oblige, ont été soit détruites, soit transformées en échoppes à souvenirs.
Les apports arabes
La civilisation arabe a apposé une empreinte forte sur la Tunisie. De très anciennes mosquées, au cœur des vieilles villes, comme la Zitouna, dans les souks de Tunis, témoignent de la fièvre bâtisseuse des conquérants. Mais les édifices religieux les plus représentatifs de la première époque des royaumes musulmans (antérieurs au XIIe siècle), aux lignes épurées et au style dépouillé, se trouvent à Kairouan (grande mosquée) et à Sfax. Ils ont été peu remaniés. Dans les principaux centres urbains (Tunis, Sousse, Sfax et Kairouan), on trouve encore les murailles qui entouraient la médina. Les portes qui commandaient l’accès de la cité sont majestueuses. Restaurées et mises en valeur, elles ont gardé tout leur cachet. Autres ensembles architecturaux remarquables : le ribat de Monastir (fin du VIIIe siècle), forteresse géante peuplée jadis de moines soldats, et la ville de Mahdia, capitale de l’empire chiite (Xe siècle). Mahdia, charmante petite bourgade de pêcheurs, a conservé quelques vestiges de l’époque fatimide, et a été fortifiée par les Turcs, au XVIe siècle. Les Ottomans ont aussi construit l’imposant bordj (fort) qui domine le cimetière marin musulman.
Les médinas
Dans toutes les grandes villes, on trouve des médinas, typiques des villes arabes, avec leurs dédales de ruelles, leurs innombrables mosquées, leurs souks et leurs artisans. Celle de Tunis, inscrite au patrimoine mondial de l’humanité (Unesco), présente la particularité d’incorporer à la fois des apports andalous et ottomans. Bien entretenue, elle est cependant très (trop) touristique. La médina qui évoque le plus la ville arabe traditionnelle est sans doute celle de Sfax. Ses remparts qui datent du IXe siècle (époque aghlabide), ses rues et ses galeries, très populeuses et animées, sont presque restés en l’état.
Tunis et son architecture
La période turque a beaucoup marqué Tunis : des forts, des sanctuaires et des mosquées, comme Sidi Mahrez avec son ensemble formé d’une gigantesque coupole et de quatre demi-dômes qui domine la ville (fin XVIIe siècle). La casbah a été rénovée. Pendant la période coloniale, les Français ont également beaucoup construit. Ce que l’on appelle actuellement “le centre-ville”, qui est situé en fait à l’extérieur de la vieille ville, constituait le quartier européen.
Quelques immeubles du protectorat, aux belles façades blanches style Art déco, sont encore visibles à Tunis (avenue de la Liberté, avenue Bourguiba – ex-Jules Ferry). Les façades sont cependant assez défraîchies, car les actuels propriétaires, qui n’habitent plus les immeubles, ont cessé de les entretenir. Tunis a enflé, et les riches familles bourgeoises propriétaires ont déserté la médina et le centre-ville pour aller s’installer dans des villas, de l’autre côté du parc du Belvédère, le poumon vert de la capitale. Des magnifiques quartiers résidentiels, à Notre-Dame, Mutuelleville ou en banlieue à Carthage ou à La Marsa, sont sortis de terre ces 50 dernières années. Certaines portions du centre-ville, telle bab Souika, rénovée par le tunisien Olivier Cacoub (l’architecte fétiche de Bourguiba) ou, plus récemment la casbah, ont été réhabilitées. L’avenue Bourguiba est en plein travaux : elle doit se refaire une beauté d’ici à septembre 2001, car Tunis accueillera les 17e Jeux méditerranéens. Le grand Tunis, qui concentre 20 à 25 % de la population du pays, continue à se développer. Au sud, en direction du port de Radès, et au nord, sur les berges du lac, des complexes commerciaux, de loisirs et d’affaires, ultramodernes, sont en cours d’aménagement. Dans la capitale comme dans le reste du pays, les principales poches de pauvreté ont été résorbées ces 15 dernières années : les gourbis insalubres qui ceinturaient les grandes agglomérations ont disparu.
Un style, un monument
Carthaginois (IIe siècle av. JC) : le mausolée libyco-punique de Dougga.
Romain : l’amphithéâtre d’El Jem (IIIe siècle ap. JC).
Islamique (fin VIIe siècle, milieu VIIIe siècle) : la grande mosquée de Kairouan.
Arabo-andalou (fin XVe siècle) : les cours intérieures des maisons de la médina, notamment el Dar, rue Sidi Ben Arous, à deux pas de la grande mosquée.
Ottoman (XVIIIe siècle) : Tourbet el Bey, le cimetière des princes husseïnites, dans la médina de Tunis.
Colonial (début XXe siècle) : la façade de l’hôtel Majestic avenue de la Liberté.
“Ere nouvelle” : l’horloge du 7 novembre, avenue Bourguiba, à Tunis.
Nos livres favoris
Histoire : la geste d’un général de 25 ans
Hannibal, Habib Boularès (2000) : la dernière biographie du grand homme, par un lettré tunisien. Boularès renouvelle le sujet, car c’est la première fois qu’un Tunisien se penche sur le personnage d’Hannibal l’Africain. Fascinant.
Un monument de style
Salammbô, Gustave Flaubert (1863) : l’histoire de Carthage analysée à travers la révolte du mercenaire libyen Mathô, au lendemain de la défaite contre Rome, durant la première guerre punique. Flaubert a voulu goûter aux affres du roman historique. Un pèlerinage sur place (en 1858), sept ans de travail, une reconstitution méticuleuse, et un style évidemment unique font de ce chef-d’œuvre un classique.
La déchirure
La statue de sel, Albert Memmi (1972) : l’œuvre magistrale et largement autobiographique du plus grand écrivain tunisien en langue française du XXe siècle. Le héros grandit dans le ghetto juif de Tunis et parvient, grâce à l’école, à se sortir de son état misérable. Tunisien, mais non musulman, il aspire à l’indépendance mais redoute les conséquences qu’elles pourraient avoir sur ses coreligionnaires. Memmi, également auteur du Portrait du colonisé (préfacé par Jean-Paul Sartre), est un compagnon de route du mouvement national. Il a collaboré, avec Habib Bourguiba, au lancement du journal l’Action.
Vol au-dessus d’un nid de coucous
Le rire de la baleine, Taoufik ben Brik (2000) : le récit, par le plus médiatique des dissidents tunisiens, de sa grève de la faim. C’est surtout un prétexte pour découvrir une Tunisie militante, insoupçonnée et pathétique. Un livre politiquement incorrect, écrit par un provocateur attachant. Indispensable !
Avant Astérix
L’île maudite (les aventures d’Alix), Jacques Martin (1957) : Alix et Enak sont à Carthage. Ils sont confrontés à des adorateurs de Baal. Une fois de plus, notre héros affronte son ennemi personnel, Arbacès. Perfection du dessin, réalisme du scénario, souci du détail : rien n’a été laissé au hasard par l’auteur. Récemment Jacques Martin a consacré un hors série à la cité de Didon, Les voyages d’Alix : Carthage.
Nos films favoris
La légende des sables
Les baliseurs du désert, Naceur Khémir (1985) : un instituteur citadin est envoyé dans le Grand Sud et rencontre les hommes du désert. Des images superbes et une méditation sur le temps qui passe. On rêve les yeux ouverts.
Briseur de tabous
L’homme de cendres, Nouri Bouzid (1986) : une plongée dans l’intimité d’une enfance violée. Un film dur mais fondateur.
Une éducation sentimentale
Halfaouine, l’enfant des terrasses, Férid Boughedir (1990) : le plus gros succès du cinéma tunisien. L’histoire tendrement filmée d’un garnement qui accompagne sa mère au hammam des femmes et découvre la sensualité.
La fin d’une époque
Les silences du palais, Moufida Tlatli (1994) : la (ravissante) fille d’une servante du palais beylical rêve d’émancipation. Et se heurte aux conventions d’un milieu qui se sait condamné par l’accession prochaine à l’indépendance.
Pencher du côté obscur de la force
La guerre des étoiles, George Lucas (1977) : l’essentiel des plans de la planète des sables (Tatooine) a été tourné dans le sud tunisien, notamment près de Tozeur et de Tataouine. 20 ans après, il est revenu tourner La menace fantôme et sa suite sur place. Beaucoup de réalisateurs l’ont imité, profitant de la splendeur des décors naturels et de la qualité des studios locaux. Steven Spielberg (Les aventuriers de l’arche perdue, 1980), Roman Polanski (Pirates, 1985), ou plus récemment, Anthony Minghella (Le patient anglais, 1997).
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