Thaïlande
Histoire
En bref
800 ans de civilisation thaïe • Du XVIe au XXe siècle, le Siam maintient son indépendance contre les puissances occidentales • De 1932 à nos jours, une démocratisation difficile
Premières civilisations
Lorsque, au cours du premier millénaire, les Thaïs commencent leur migration du sud de la Chine vers l’ensemble de l’Asie du Sud-Est, l’actuelle Thaïlande est déjà occupée par des civilisations structurées.
Au Sud, la cité de Chaiya (près de Surat Thani) s’impose dès le VIe siècle comme un grand centre de culture bouddhiste. Jusqu’au XIIIe siècle, elle est le point d’appui dans la péninsule malaise de Srivijaya, un vaste empire de Sumatra.
Installés au cœur de la Thaïlande, les Môns s’organisent dès le VIe siècle en de florissants royaumes. Les plus documentés sont Dvaravati, qui n’était peut-être qu’une confédération du bassin du Chao Phraya, et Hariphunchai, l’actuelle Lamphun au Nord.
Au Nord-Est, les Khmers d’Angkor étendent au Xe siècle leur empire sur le plateau de Khorat (temples de Phimai et de Phanom Rung). Pendant quatre siècles, ils régneront sur une bonne partie de la Thaïlande à partir de Lopburi.
Ces trois civilisations sont fondées sur des modèles indiens, importés dès le début du millénaire par des missionnaires et des commerçants. Leurs religions – hindouisme, bouddhisme –, leurs formes d’art et de gouvernement reflètent ce profond processus d’indianisation.
Sukhothai et le Lan Na : l’émergence des Thaïs
Vers le Xe siècle, des groupes thaïs s’installent au nord de la Thaïlande. Ils s’y organisent en petits Etats, qui se civilisent au contact des Môns et surtout des Khmers : certains chefs thaïs deviennent des féodaux de leur empire. Les Khmers auraient baptisé ce peuple Syam, terme qui stigmatise son teint sombre.
En 1238, deux seigneurs thaïs enlèvent la ville de Sukhothai ("Aube de la félicité") à son gouverneur khmer. Le premier royaume thaï est fondé. C’est sous le règne de Ramkhamhaeng (1279-vers 1300) qu’il connaît son apogée. Profitant du déclin d’Angkor, le souverain étend son pouvoir sur un territoire qui va du Laos à la péninsule malaise, et du golfe de Siam au golfe de Martaban. Cet âge d’or se traduit par un épanouissement culturel (bouddhisme Theravada) et artistique dont témoignent aujourd’hui les ruines de Sukhothai. D’après une stèle gravée dite "de Ramkhamhaeng", le royaume aurait été prospère, voire idyllique. Les sujets, exemptés d’impôts, pouvaient même sonner une cloche à la porte du palais pour demander audience à leur bon roi.
Au nord, Sukhothai vit en paix avec un second royaume thaï, le Lan Na (le "Million de Rizières"). Son fondateur, Mang Rai (1259-1317), fit bâtir une nouvelle capitale : Chiang Mai. Le royaume englobe alors des portions de Birmanie et du Laos, ainsi que Hariphunchai, au sud, enlevé aux Môns. Sous sa forme indépendante, cet Etat se maintiendra jusqu’en 1545. Plus puissant mais fondé sur de fragiles allégeances, Sukhothai s’étiole dès la mort de Ramkhamhaeng. Un nouveau royaume siamois, Ayuthaya, le soumettra en 1378, avant de l’annexer en 1438.
Le royaume siamois d’Ayuthaya (1350-1767)
En 1350, le prince thaï d’U Thong se fait couronner sous le nom de Ramathibodi. Sa capitale ? Ayuthaya, qu’il vient de fonder sur les bords inférieurs du Chao Phraya. C’est le début d’un processus d’unification des nombreuses principautés mônes et thaïes. Et l’émergence d’une des puissances majeures d’Asie du Sud-Est.
La première période du royaume (jusqu’au milieu du XVe siècle) est marquée par des luttes incessantes qui lui permettent de s’imposer. Lutte contre l’empire khmer, d’abord, qui finit par s’écrouler quand les Siamois s’emparent d’Angkor Thom en 1431. Lutte contre le Lan Na, ensuite, notamment pour le contrôle de Sukhothai.
Une rivalité qui s’intensifie quand Trailok (1448-1488) monte sur le trône d’Ayuthaya. Reprenant la conception khmère du roi-dieu, adoré comme une incarnation du Bouddha, ce souverain assurera la pérennité du royaume par ses réformes administratives : centralisation, création de ministères, obligation pour tout sujet libre de se soumettre à une corvée annuelle pouvant durer jusqu’à six mois…
La seconde période (jusqu’au début du XVIIe siècle) voit Ayuthaya harcelé par le royaume birman, qui lui dispute le contrôle d’un Lan Na affaiblit. Après avoir été plusieurs fois assiégée et rançonnée, la capitale siamoise tombe en 1569. Le salut viendra du roi Naresuan (1590-1605). A la bataille de Nong Sarai, en 1593, il vainc le prince héritier de Birmanie dans un duel à dos d’éléphant. Il libère ainsi le Siam, dont il étend à nouveau les frontières : le Lan Na reconnaît sa suzeraineté.
Durant la troisième période (XVIIe siècle), Ayuthaya fait sa première expérience de l’impérialisme occidental. Dès 1509, les Portugais avaient envoyé une ambassade au Siam, prélude à un traité commercial. Au siècle suivant, l’ouverture s’accentue : enrichie par ces échanges commerciaux sous monopole royal, Ayuthaya est alors décrite par les voyageurs comme une cité rutilante de palais et de temples. Plus peuplée que Londres, elle accueille Chinois, Japonais, Perses, Hollandais et Anglais.
Sous la pression de ces deux dernières nations, le roi Narai (1656-1688) se tourne vers les Français, présents depuis 1662. Il dépêche une ambassade à Louis XIV, qui lui renvoie la politesse en 1685. Favorisés par Constance Phaulkon, aventurier grec devenu ministre, les Français obtiennent la signature d’un traité. Mais quand en 1688 ils postent des troupes à Bangkok, la réaction est violente : Phaulkon exécuté, ils sont chassés du royaume, qui prend ses distances avec l’Occident.
Commence alors, au XVIIIe siècle, une période de déclin. A nouveau, les Birmans se font offensifs. Le 4 avril 1767, après plus d’un an de siège, ils prennent Ayuthaya, qui est systématiquement pillée et rasée.
La dynastie Chakri : face à l’Occident
Dans un pays livré à quelques garnisons birmanes, le général sino-thaï Taksin va opérer une véritable résurrection. En octobre 1767 il s’empare de Thonburi (face à Bangkok, sur le Chao Phraya) dont il fait sa capitale avant de s’y proclamer roi. Stratège né, il chasse les Birmans, réunifie le royaume, avale le Lan Na, soumet le Laos et le Cambodge. Des succès qui le font sombrer dans une folie mégalomane : en 1782, éliminé par ses ministres, il est remplacé par le général Chakri qui, en montant sur le trône, fonde la dynastie actuelle.
Le nouveau souverain, Rama I, déplace la capitale à Bangkok, plus facile à défendre. Elle se couvre vite de temples somptueux (wat Phra Khaew), devenant le centre d’une renaissance culturelle, commerciale et politique. Pendant la première partie du XIXe, le Siam se consolide contre les visées de la Birmanie et du Laos. Mais de nouveau c’est des puissances occidentales, auquel il reste fermé, que vient le danger.
Cédant à l’Angleterre, Mongkut (Rama IV, 1851-1868) signe en 1855 le traité Bowring : il inaugure ainsi une politique de large ouverture commerciale qui permettra au Siam de rester indépendant. Et qui entraînera l’expansion d’une économie d’exportation centrée sur le riz. Brillant et progressiste, Mongkut amorce la modernisation du royaume. Des experts occidentaux développent l’enseignement, les canaux, les routes…
Une politique, reprise par son fils Chulalongkorn (Rama V, 1868-1910), despote éclairé qui fait entrer le Siam dans notre ère : réforme de l’administration, création de collèges, suppression de la corvée et de l’esclavage, développement du chemin de fer… Les Thaïs le vénèrent pour avoir, par là même, réussi à préserver leur indépendance. Jouant les tampons entre l’Angleterre et une France très expansionniste, il n’y parvient qu’en cédant à la première des Etats malais et à la seconde le Cambodge et le Laos.
Rama VI (1910-1925), par contre, se coupa de son peuple par une gestion trop autocratique. Il inaugure une politique nationaliste tournée contre la minorité chinoise, en pleine expansion. Pendant la première guerre mondiale, il ne choisit le camp des Alliés qu’en 1917. Ce qui vaudra pourtant au Siam de devenir membre fondateur de la SDN.
Des militaires à la démocratie
Frère de son prédécesseur, Rama VII (1925-1935) envisage une démocratisation du royaume. Mais, en s’appuyant sur l’aristocratie, il mécontente la nouvelle classe émergente : bourgeois, militaires et fonctionnaires qui, formés à l’étranger, se sont imprégnés de nationalisme et de socialisme, et qui rongent leur frein.
Ce sont ces groupes qui organisent le coup d’Etat du 24 juin 1932 : une constitution parlementaire est promulguée ; Rama VII, privé de pouvoir, abdiquera en 1935 pour être remplacé par son neveu Ananda Mahidon, roi absentéiste. Dans le "Parti du peuple" aux commandes apparaissent deux tendances : les "révolutionnaires" du juriste Pridi Phanomyong bientôt dominés par les militaires et les conservateurs du major Phibunsongkhram (Phibun). Lorsque ce dernier devient Premier ministre en 1938, la démocratisation a déjà viré à la dictature. Une politique "pan-thaïe" et fascisante, tournée contre les Chinois, est alors engagée : en 1939, le Siam est renommé Thaïlande.
C’est cet Etat qui, en 1940, pendant la déroute de la France, envahit les territoires laotiens et cambodgiens qu’il revendiquait. Le Japon en profite et, à la faveur d’une alliance militaire passée avec Phibun, envoie des troupes qui se comportent en occupants. Refusant la collaboration, certains officiels organisent en sous main une résistance assistée par les Américains. Si bien que, Phibun ayant démissionné en 1944, la Thaïlande se rapproche des Alliés.
Pendant la Guerre Froide, le pouvoir est monopolisé, à la faveur d’une multitude de coups d’Etats, par des dictateurs militaires : Phibun, puis Sarit, Thanom et Prapat. De 1958 à 1963, pour légitimer cette autocratie répressive et corrompue, Sarit rétablit le prestige de la monarchie. Le roi actuel, Bhumibol Adulyadej (Rama IX), qui avait succédé à son frère Ananda Mahidon mystérieusement assassiné en 1946, est encouragé à se faire l’emblème de la nation. Parallèlement, les militaires, violemment anticommunistes, font de la Thaïlande un porte-avions américain en Asie du Sud-Est. Au plus fort de la guerre du Vietnam, les troupes US dans le pays s’élèveront à 45 000 hommes. Massive, l’aide américaine se traduit par un développement rapide, la Thaïlande devenant ainsi une puissance agro-industrielle. Ce qui n’empêche par des maquis communistes d’éclore dès 1965. Et une jeunesse en plein boom démographique de revendiquer plus de liberté.
En octobre 1973, une manifestation à l’université de Thammasat (Bangkok) tourne à l’émeute. Le roi annonce la constitution d’un gouvernement de civils. La parenthèse démocratique, marquée par le départ des troupes américaines et par l’émergence d’organisations paysannes, est interrompue en octobre 1976 par un putsch qui fait des centaines de victimes parmi les étudiants. La répression militaire pousse nombre de jeunes vers les maquis communistes. Ceux-ci se désagrégeront rapidement à la faveur d’amnisties et d’un rapprochement entre la Thaïlande et la Chine.
Dans les années 1980, la stabilité autoritaire du gouvernement Prem permet une croissance économique qui dépasse les 10 %. La démocratisation est relancée en 1988 avec l’élection d’un gouvernement civil : c’est le début de l’accession au pouvoir d’une classe d’hommes d’affaires essentiellement sino-thaïs.
Par le coup d’Etat de février 1991, le général Suchinda essaye de ramener les militaires aux commandes. Mais en mai de l’année suivante, des manifestations étudiantes réprimées dans le sang poussent le roi à demander le départ du putschiste. Depuis se sont succédé des gouvernements de coalition démocratiquement élus mais qui, à la faveur du développement économique, sont affaiblis par leur interpénétration avec les milieux d’affaire. En 1997, l’explosion d’une crise financière puis économique sans précédent procède de ce libéralisme incontrôlé. Elle entraîne la promulgation d’une constitution qui créé de nouveaux contre-pouvoirs démocratiques mais échoue à reformer un système profondément corrompu. L’élection qui, en janvier 2001, porte au gouvernement le milliardaire Thaksin Shinawatra n’en est que la dernière expression.
6 dates clefs
1238 : fondation de Sukhothai, premier royaume siamois.
1378 : Ayuthaya, royaume rival, assujetti Sukhothai.
Avril 1767 : Ayuthaya est détruite par les Birmans.
1782 : début de l’actuelle dynastie Chakri à Bangkok.
1932 : premier coup d’Etat : début de la monarchie constitutionnelle et du règne des militaires.
1997 : début de la crise économique et adoption d’une constitution très démocratique.
