Turquie
Arts
Une âme éprise de beauté ne vieillit jamais.
Proverbe turc
Architecture
En bref
Une merveille architecturale inégalée : Sainte-Sophie • Un architecte de génie à Istanbul, Mimar Sinan
L’art gréco-romain
C'est le premier jalon de l’histoire de l’art en Turquie. Il donnera deux des sept merveilles du monde de l’antiquité : le temple d’Artémis à Ephèse et le tombeau du roi Mausole (mausolée) à Halicarnasse (Bodrum). Tous les deux sont aujourd’hui détruits mais les vestiges gréco-romains sont légions sur la côte de la mer Egée. Fuyant l’invasion de la Grèce, des colonies Ioniennes et Eoliennes se sont installées sur la côte égéenne au VIIIe siècle av. JC.
Les sites d’Ephèse (temple d’Hadrien), de Pergame, de Milet (sanctuaire d’Apollon et théâtre romain) ou de Smyrne donnent une bonne idée de la magnificence de ces cités antiques. Ces cités adoptent le plan quadrillé de la cité grecque, idéal d’harmonie et de beauté.
L’art byzantin
En 330, l’empereur Constantin Ier choisit Byzance comme capitale et lui donne son nom, Constantinople. Résidence de la cour, la petite ville au carrefour de l’Orient et de l’Occident devient un foyer rayonnant pour les arts et la culture. Le VIe siècle est le premier âge d’or pour l’architecture sous la conduite de l’empereur Justinien, grand bâtisseur et mécène.
L’architecture byzantine crée un style original en assimilant diverses influences. Coupoles et voûtes sont les maîtres mots. De l’Orient vient le goût de la couleur et des techniques de construction ( la coupole existe en Orient depuis plus de 2000 ans). De la Grèce vient l’obsession de l’équilibre et de l’harmonie. Du monde romain vient la folie des grandeurs, la volonté de faire toujours plus grand, toujours plus haut, toujours plus beau. Un seul objectif : la glorification de Dieu et de l’empereur. L’artiste ne compte pas. Le plan basilical à trois ou cinq nefs domine jusqu’au IXe siècle qui marque l’avènement du plan en croix grecque (une croix aux branches égales) qui se répandra très vite dans tout l’empire.
Sainte-Sophie de Constantinople, construite entre 532 et 537, est le plus bel exemple de l’art byzantin. Consacrée à la Sainte-Sagesse, elle adopte à la fois des éléments de la mosquée à plan centré, avec sa magnifique coupole et des éléments du plan basilical avec ses bas-côtés et sa nef. Sa coupole de 31 m de diamètre qui culmine à 51 m restera longtemps le modèle des architectes de l’empire sans que personne parvienne à l’égaler. Une innovation technique majeure permet la construction de Sainte-Sophie : l’invention de la trompe (demi-coupole) et du pendentif (voûte triangulaire) permet de répartir harmonieusement le poids énorme de la coupole centrale. Les byzantins considéraient la coupole comme l’image de la cité céleste et dirigeaient la lumière vers elle, quitte à laisser le reste de la mosquée dans la pénombre. A l’intérieur, les murs sont entièrement couverts de placages de marbre, de mosaïques ou de fresques. L’empereur Justinien entend là construire le plus beau monument que le monde ait jamais porté. Il s’y ruine mais Sainte-Sophie reste le monument phare d’Istanbul et sa coupole, construite en briques creuses de Rhodes reste un défi aux lois de la pesanteur.
A sa mort, les arts connaissent une longue éclipse due aux invasions arabes et surtout à la crise iconoclaste (voir Histoire) qui paralyse toute création dans l’empire pendant deux siècles. Du IXe au XIIe siècle, un nouvel âge d’or de l’art byzantin voit le jour et Constantinople se couvre d’églises, de monastères. L’essor artistique se brise en 1204 quand les Croisés ravagent la ville et pillent ses trésors. Cela marque le début d’une longue décadence malgré une brève Renaissance au début de la dynastie Paléologue, pendant le règne de Michel VIII (1224-1282).
L’architecture ottomane
En 1453, l’empire ottoman remplace l’empire byzantin. La vieille cité byzantine est totalement transformée, ornée d’une mosquée au sommet de chaque colline. Le sultan Mahomet II commence par rajouter quatre minarets à Sainte-Sophie pour en faire une mosquée.
L’architecte Sinan (1489-1588) va illuminer de son génie tout le XVIe siècle. Nommé architecte en chef par Soliman le Magnifique, il construira plus de trois cents monuments parmi lesquels des mosquées, des ponts, des citernes et les gigantesques cuisines du palais de Topkapi. C’est lui qui va définir les canons du classicisme ottoman : le plan centré, des demi-coupoles qui s’étagent harmonieusement pour arriver à la grande coupole. Aux angles, quatre minarets équilibrent la masse de la mosquée et donnent une impression d’élévation. La mosquée Suleymanyye à Istanbul, achevée en 1557, et plus encore la mosquée Selimiyye à Edirne, qu’il achèvera à 74 ans en 1594, sont ses deux chefs-d’œuvre.
La Mosquée Bleue, achevée en 1617 par l’architecte Mehmed Agha, clôt cette extraordinaire période architecturale. Le sultan Ahmet Ier veut, en la construisant, dépasser la Sainte-Sophie de l’empereur Justinien. Peine perdue en ce qui concerne les dimensions et les prouesses techniques même si l’intérieur est un chef-d’œuvre d’élégance. Outre l’architecture religieuse, il faut mentionner l’architecture civile avec l’extraordinaire palais de Topkapi, construit entre le XVe et le XIXe siècle.
L’ensemble comprend une multitude de cours, jardins, palais kiosques et dépendances.
Un architecte, un monument
Anthémios de Tralles et Isidore de Milet : la basilique Sainte-Sophie
Mimar Sinan : les mosquées Rüstem Pasa, Sokollu Mehmet Pasa et Süleymaniye à Istanbul, la mosquée Selimiye à Edirne
Mehmet Aga : la mosquée bleue à Istanbul
Haci Ivaz : la mosquée verte (Yesil Camii) à Bursa
Arts décoratifs
En bref
Après la conquête Ottomane, les canons du Coran régissent la création artistique • Un artisanat au sommet : l’orfèvrerie • La faïence d’Iznik émerveille le monde et coïncide avec l’apogée de l’empire Ottoman au XVIe siècle
Jusqu’en 1923, les canons de l’Islam interdisent aux artistes de représenter toute âme vivante, animale ou humaine. Sculpture et peinture n’existent donc pas avant le XXe siècle. Les artistes ottomans imaginent toute une gamme de motifs géométriques (arabesques) ou végétaux pour décorer les céramiques, les mosquées et tous les arts appliqués.
Les arts appliqués
En Turquie comme dans tout le monde islamique, le calligraphe occupe le haut de l’échelle parmi les artistes. C’est lui qui reproduit le caractère sacré de l’écriture coranique, qui transmet le message divin. Son prestige dans l’empire ottoman égale celui du peintre en Europe. La virtuosité des enlumineurs se retrouve dans les marges des exemplaires du Coran ou dans les recueils de vers. La calligraphie donnera naissance à la tradition des sceaux impériaux (tugra) propres à chaque sultan. Outre la calligraphie, les artisans ottomans sont maitres en dorure, enluminure et marqueterie. Ils inventent la technique du papier marbré.
L’orfèvrerie
La tradition ottomane voulait que les sultans s’initient aux métiers de l’orfèvrerie. Les deux sultans qui incarnent l’âge d’or de la période ottomane, Sélim Ier et Soliman, ont ainsi décidé d’apprendre l’orfèvrerie, conférant à cet art un prestige particulier qui ne se démentira plus.
Symbole de cette importance, les ateliers d’orfèvrerie du palais de Topkapi sont situés tout à côté des ateliers où l’on bat monnaie, au cœur du pouvoir ottoman que représente la première cour du palais. Le Trésor du palais de Topkapi donne une idée de la richesse et de la beauté de ces objets précieux. On y trouve pêle-mêle des carafes en cristal de roche, des bois sculptés incrustés de nacre, des poignards au manche d’émeraude ou des casques en or, argent et pierres précieuses. Tellement précieux que les sultans successifs s’en servent de réserve financière pour financer des guerres ou des grands travaux.
La céramique d’Iznik
Avec l’intention de décorer leurs palais et leurs nouvelles mosquées, Sélim Ier et Soliman relancent la vieille tradition ottomane de la poterie et de la céramique. La céramique a déjà connu un premier âge d’or au XIIIe siècle à Konya et aux XIVe et XVe siècles à Brousse.
Sélim Ier crée l’atelier d’Iznik, l’ancienne Nicée. Les meilleurs artisans de l’empire rivalisent pour créer les plus belles céramiques à l’aide de pigments très purs : le bleu cobalt, le bleu turquoise, le violet manganèse, le jaune, le vert tilleul et le rouge brillant qui fera la renommée des céramistes d’Iznik dans le monde entier. Les premières céramiques en bleu et blanc sont directement inspirées des céramiques chinoises mais bien vite, les artisans innovent en introduisant des motifs locaux : l’arabesque, les quatre fleurs qui illustreront le style saz (pivoines, tulipes, jacinthes et œillets) ou les rinceaux en spirale. La céramique est partout au XVIe siècle : lampes de mosquée, vaisselle, chandeliers et même bouteilles.
Musique
En bref
Deux genres musicaux très populaires, l’arabesk, la pop-music locale, et la taverna, musique folklorique modernisée • Une musique classique héritée de la musique des derviches tourneurs • Un folklore musical très riche dans tout le pays
Deux genres musicaux populaires seront vite familiers à vos oreilles. L’arabesk et la taverna. L’arabesk est une sorte de pop music arabe, arrivée dans les années 60 en Turquie, que vous entendrez forcément dans tous les bus qui sillonnent le pays ainsi que dans les bars et les discothèques. Les grandes stars de cette pop turque sont Tarkan et Orhan Gencebay. La taverna est une musique de cabaret mâtinée de folklore grec.
Plus intéressant, la sanaat est une musique ancestrale qui a conservé de vieilles techniques de chant. La star de ce genre était Bülent Ersoy, un transexuel persécuté et assassiné par les mouvements d’extrême-droite.
Dans les campagnes, le folklore musical est très vivant avec de nombreux instruments turcs traditionnels. Le saz et le tembur sont des sortes de luth, le kemençe est un violon à trois cordes. Partout dans le pays, vous pourrez croiser des musiciens itinérants, sortes de bardes ou de troubadours, les asik, accompagnés de leur luth.
La musique classique
La musique classique a un double héritage, à la fois arabo-persan et soufi par l’intermédiaire des confréries de derviches tourneurs. Sa particularité est d’utiliser des quarts de ton qui peuvent heurter nos oreilles, habituées aux demi-tons. Des concerts classiques sont donnés à Istanbul au Klasik Icra Heyeti. En décembre, le festival Mevlâna à Konya permet d’entendre la musique des confréries de derviches tourneurs.
La légende raconte que la musique des janissaires, la garde rapprochée du sultan, a joué un rôle dans les victoires ottomanes. Leur musique assourdissante, fondée sur les percussions, cymbales et grosses caisses, visait à effrayer l’ennemi avant la bataille. La défaite du sultan Mehmet IV devant Vienne en 1683 permit aux musiciens européens de s’approprier ces nouvelles sonorités. De là viendrait toute la vogue des marches turques composées par Mozart, Beethoven, Lully ou Haendel.
Nos livres préférés
Eloge d’Istanbul, Lâtifî (1491) suivi du Traité de l’invective, anonyme (1720) : Un lettré de province débarque à Istanbul et écrit son émerveillement. Il donne de la ville une description savoureuse et précise évoquant aussi bien les bas-fonds de la ville, la vie sur les marchés, les fastes de Topkapi ou la corruption dans l’attribution des charges. Le traité de l’invective est un recueil des textes de plusieurs auteurs anonymes. Le texte est une charge énorme contre l’atmosphère de débauche qui règnait alors dans la ville. Prostitution, beuveries, hypocrisies diverses et variées sont racontées avec beaucoup de verve et de truculence. Un texte rare et drôle.
Ayizadé, Pierre Loti (1879) : l’histoire d’amour entre un lieutenant de marine et une jeune femme turque. Un beau tableau de l’Istanbul fin de siècle où l’on peut aussi lire entre les lignes la vie de Pierre Loti, lui-même officier de marine à Istanbul.
De la part de la princesse morte, Kénizé Mourad (1989) : le récit de l’exil d’une des dernières princesses de l’empire Ottoman, raconté par sa fille. La princesse, surnommée la princesse aux bas reprisés, passera sa vie en exil, de Beyrouth à l’Inde des maharajahs. Le roman raconte la vie de palais et les intrigues de sérail d’un empire finissant.
Le livre noir, Orhan Pamuk (1994) : le premier livre prometteur d’un jeune romancier turc. Il raconte les rêveries et l’errance poétique d’un homme qui trouve une lettre de la femme qu’il aime depuis toujours. Une admirable description de l’Istanbul d’aujourd’hui.
La poursuite de l’ombre, Mehmed Uzun (1998) : un roman kurde contemporain où le lecteur suit les pas de Memduh Selim, intellectuel kurde engagé dans la lutte de son peuple. L’itinéraire suivra son exil en passant par Istanbul, Alexandrie, Alep, Antioche ou Beyrouth. Une réflexion sur la destinée et ses embûches, sur les déceptions de l’amour aussi. On y retrouve l’art des conteurs orientaux qui savent vous ensorceler avec des mots simples. Un très beau roman.
Comme une blessure de sabre, Ahmet Altan (2000) : Istanbul à la fin du XIXe siècle. Fin de partie pour l’empire Ottoman. Les habitants s’espionnent entre eux, les condamnations à l’exil se multiplient. Un jeune homme, Hikmète Bey, rentre de Paris où il vient de finir ses études.
Il se marie et se trouve confronté aux machinations du pouvoir. Récit d’un amour fou et et peinture d’un monde qui s’écroule. Le roman montre bien la Turquie au carrefour historique d’un choix douloureux entre rêves d’orient et modernité d’occident. Le livre est un best-seller en Turquie.
Nos films préférés
Topkapi, Jules Dassin (1964) : Elisabeth est une Arsène Lupin en jupons passionnée par les bijoux. Elle se met en tête de subtiliser une émeraude logée dans un poignard, protégée par une vitrine du Trésor du palais de Topkapi. Mission difficile : la vitrine est blindée, les alarmes sont partout et la sécurité veille. Elle s’entoure alors d’une équipe de spécialistes pour ce hold-up incertain. Un policier haletant tiré du roman du même nom d’Eric Ambler avec une Mélina Mercouri touchée par la grâce
Midnight Express, Alan Parker (1978) : Un étudiant américain, Billy Hayes, essaye de passer cinq livres de haschish à l’aéroport d’Istanbul. Arrêté, il découvre la terrible prison de Sagmalcilar. Proche de sa libération, il apprend qu’il va être rejugé. Il sera condamné à perpétuité. Décidé à s’évader par tous les moyens, il se lance dans une folle cavale pour échapper à l’enfer. Un film captivant et une bande originale mythique.
Yöl (la permission), Serif Goren et Yilmaz Güney (1982) : cinq détenus turcs ont une permission de huit jours. L’un d’entre eux est arrêté aussitôt sorti pour ne pas avoir de papiers sur lui : les autres s’apercevront rapidement de la relativité de la notion de liberté en Turquie : la sévérité du régime patriarcal, l’omniprésence de la présence militaire, l’oppression des minorités, la misère. Tous les problèmes de la société turque sont abordés avec doigté et finesse dans ce beau film, palme d’or à Cannes en 1982.
La fille sur le pont, Patrice Leconte (1999) : Un lanceur de couteaux, Gabor, croise la route d’une jeune fille désespérée, au bord du suicide. Il la convainc de devenir sa partenaire dans ses exercices de lancers de couteaux. Ils deviennent inséparables et parcourent l’Europe. Le film se termine à Istanbul où Gabor, séparé d’Adèle, erre, désespéré à son tour. Avant de se lancer dans le vide, il entend une voix. Une adaptation moderne du réalisme poétique cher au couple Carné-Prévert.
Nuages de mai, Nuri Bilge Ceylan (2000) : Un homme arrive un jour de mai dans le village de son enfance, en plein cœur de l’Anatolie. Il veut y tourner un film. Au fil des rencontre et des repérages, il peaufine son œuvre mais passe complètement à côté des gens qu’il aime et de leurs problèmes. Un beau film poétique et subtil qui laisse aprecevoir la magie du printemps en Turquie.
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